Ce dossier cherche à répondre le plus clairement possible aux interrogations que soulève le diagnostic d’un cancer du pancréas.
Il vise également à apporter des informations concrètes et
précises sur la maladie et plus particulièrement sur les traitements proposés. Nous
avons interrogé le Dr Marc Berna, gastro-entérologue aux Hôpitaux Robert
Schuman (HRS), ainsi que le Dr Lynn Rob, oncologue, et le Dr Santiago Azagra,
chirurgien, au Centre Hospitalier de Luxembourg (CHL).
Fonction du pancréas
Le pancréas est un organe digestif annexe
situé dans la partie supérieure de l’abdomen en arrière de l’estomac. Il
possède deux fonctions :
une fonction exocrine :
fabrication des sucs et des enzymes digestifs permettant la digestion des
aliments.
une fonction endocrine :
fabrication des hormones, tels que l’insuline et le glucagon qui régulent le
taux de sucre dans le sang (glycémie).
Symptômes tardifs
Pour comprendre plus facilement d’où viennent
les symptômes du cancer du pancréas, penchons-nous tout d’abord sur l’anatomie
de cet organe.
Il faut savoir que le pancréas se compose de
trois parties : la tête, le corps et la queue. La tête est enchâssée dans
le duodénum (première portion de l’intestin qui fait suite à l’estomac), tandis
que la queue est au contact de la rate. Sachez aussi que le pancréas est
traversé sur toute sa longueur par le canal pancréatique principal (appelé
aussi le canal de Wirsung). Celui-ci collecte le suc pancréatique sécrété par
le pancréas et le déverse dans l’intestin où il se mélange aux aliments qui
sortent de l’estomac. La voie biliaire principale traverse le pancréas de haut
en bas et apporte dans l’intestin la bile fabriquée par le foie qui participe à
l’absorption des graisses de l’alimentation et certaines vitamines.
Le Dr Berna
explique : « Le
développement d’une tumeur au niveau du pancréas peut comprimer la voie
biliaire, et empêcher ainsi l’écoulement
de la bile dans l’intestin qui reflue alors dans le sang et entraîne unejaunisse (ictère). Elle peut aussi comprimer le duodénum, et
empêcher l’estomac de se vider correctement, ce qui peut causer des vomissements. D’autres
symptômes peuvent également révéler
une tumeur du pancréas : unedouleur
intense et lancinante située
au niveau du creux de l’estomac et irradiant vers le dos, une perte de poids, une fatigue, du sang dans les selles… Malheureusement, ce type de cancer évolue silencieusement, c’est pourquoi, très
souvent, on découvre
tous ces
symptômes
tardivement. »
Types de tumeurs
L’adénocarcinome du pancréas est une tumeur
maligne du pancréas. Elle est la plus fréquente, et se développe aux dépens des
cellules exocrines du pancréas. Les autres tumeurs potentiellement malignes du
pancréas sont développées aux dépens des cellules dites
« endocrines ». On parle alors de tumeur
« neuroendocrine ». Elles sont rares.
Facteurs de risque
Le cancer du pancréas survient habituellement
vers l’âge de 60-70 ans. Aux USA, ce type de cancer concerne en moyenne 12
personnes sur 100 000. Au Luxembourg, 60 patients sont diagnostiqués chaque
année. Notons que ce cancer est un peu plus fréquent chez l’homme que chez la
femme.
Des facteurs environnementaux et génétiques
peuvent favoriser son apparition :
un tabagisme,
une obésité,
une importante consommation
d’alcool (9 boissons alcoolisées par jour),
un diabète de type 2,
une pancréatite chronique (fibrose
diffuse de la glande, secondaire à une inflammation prolongée),
une forme familiale (concerne 10
% des cancers du pancréas ; sujet apparenté au premier degré :
parents, frères, sœurs, enfants).
« Le
diabète de type 2 et la pancréatite chronique augmentent le risque de
développer un cancer du pancréas, mais ces deux maladies peuvent aussi
apparaître suite à un cancer du pancréas. »,
note le Dr Berna.
Le cancer du pancréas est souvent
dépisté tardivement, se développe rapidement et est associé à un mauvais
pronostic.
Contrairement à d’autres types de cancers
(poumon, côlon, sein…), les progrès dans le domaine du
cancer du pancréas en relation avec les thérapeutiques modernes restent assez
modestes.
Vérifier l’étendue du cancer
De l’étendue du cancer dépendent le pronostic
et le traitement. La réalisation d’un bilan initial permettra donc de connaître
l’étendue du cancer. Il se base sur un interrogatoire clinique associé à
un examen physique, une prise de sang (dosage des marqueurs tumoraux), ainsi
que la réalisation d’examens d’imagerie médicale (scanner, IRM, échographie,
écho-endoscopie) pour localiser la tumeur et rechercher la présence de
métastases.
Une fois les résultats obtenus, l’équipe médicale déterminera la faisabilité de
l’opération chirurgicale lors d’une réunion de
concertation pluridisciplinaire. En effet, même si la tumeur est
résécable (enlevable), il convient au médecin de réaliser également un
bilan d’opérabilité, c’est-à dire d’évaluer si le patient est apte à subir
cette intervention très lourde qui demande une condition cardiaque et
pulmonaire optimales.
Ce qu’il faut retenir sur
les examens d’imagerie médicale :
Le scanner de l’abdomen est
l’examen de prédilection pour poser un diagnostic d’une tumeur du pancréas et
rechercher la présence de métastases, et déterminer ainsi l’opérabilité de la
tumeur.
Il peut être difficile,
voire impossible, de caractériser correctement les tumeurs les plus petites en
scanner, IRM ou échographie.
L’écho-endoscopie combine un examen endoscopique et
une échographie. La sonde d’échographie est descendue par la bouche dans
l’estomac ou le duodénum et se trouve ainsi à quelques mm du pancréas. Elle a
une très bonne résolution spatiale et permet d’étudier les petits détails de la
totalité du pancréas et de certaines structures avoisinantes (ganglions…). L’un
de ses avantages est de permettre de réaliser des biopsies du pancréas quand il
existe une tumeur pour en déterminer la nature. Ceci
est notamment très utile lorsque le patient n’est pas opérable.
En présence de nombreux vaisseaux qui traversent et entourent le pancréas (veine porte, tronc coeliaque…), la chirurgie de cet organe est délicate et nécessite une grande expérience. Si une tumeur du pancréas entoure un ou plusieurs de ces gros vaisseaux, il peut être dans certains cas impossible de l’enlever par chirurgie.
Traitements possibles
Les patients qui présentent un cancer du pancréas
pourront avoir leur cas examiné au cours des réunions de
concertation pluridisciplinaires auxquelles participent les oncologues,
les chirurgiens, les radiothérapeutes, les radiologues interventionnels, les
gastro-entérologues, les assistants sociaux, les psychologues, les
diététiciennes. A la suite de ces réunions, en fonction des résultats des
différents examens réalisés, le traitement préconisé pour le cancer du pancréas
pourra être soit :
Le cancer peut être enlevé
par chirurgie car il n’existe ni métastase à distance du pancréas ni atteinte
des vaisseaux ou des organes de voisinage empêchant l’exérèse chirurgicale. Il faut savoir qu’un traitement complémentaire par chimiothérapie
est systématiquement proposé au patient dont la tumeur a été enlevée totalement
par la chirurgie. Ce traitement est dit « adjuvant » car il vise à
compléter le traitement chirurgical. L’administration d’une chimiothérapie
adjuvante diminue le risque de rechute et augmente l’espérance de vie à long
terme.
Le cancer est dit «
localement avancé » lorsqu’aucune métastase n’est décelée mais qu’il existe un
envahissement des gros vaisseaux autour du pancréas ou de certains organes de
voisinage (estomac, rate…) laissant prévoir qu’une exérèse chirurgicale
complète de la tumeur ne pourrait pas être réalisée. On privilégie alors le
traitement médical (chimiothérapie sans ou avec radiothérapie) en première
intention. Dans un petit nombre de cas, la diminution de la taille de la tumeur
après une chimio/radiothérapie (traitement néo-adjuvant) permet de discuter une
opération pour essayer d’enlever la tumeur.
Le cancer est dit métastatique lorsqu’il s’accompagne de
foyers tumoraux à distance du pancréas (foie, péritoine, poumons…). Le
traitement repose alors sur une chimiothérapie palliative. Gardons à l’esprit
que, même si certaines chimiothérapies sont considérées comme « moins
agressives » pour l’organisme, un patient trop âgé ou trop malade ne
pourra pas les supporter.
Les différents stades de la maladie
Les médecins utilisent la classification
internationale TNM – T (tumeur) N
(ganglion – node en anglais) M (métastase) - qui permet d’identifier le stade du
cancer du pancréas en fonction de l’extension tumorale :
Tumeur :
T1 : tumeur
limitée au pancréas ≤ 2 cm,
T2 : tumeur limitée au pancréas
> 2 cm,
T3 : tumeur s’étendant au-delà du
pancréas et qui atteint les structures avoisinantes (artère mésentérique, axe coeliaque, veine porte),
T4 : tumeur étendue à d’autres
organes.
Le bilan recherche aussi l’existence d’un
envahissement des ganglions lymphatiques régionaux (N0 ou N1), ainsi que la
présence de métastases viscérales à distance (M0 ou M1).
La chirurgie laparoscopique
La chirurgie laparoscopique ou mini-invasive existe depuis de
très longues années (1988), mais ce n’est qu’ en 1994 que l’on a réussi
pour la première fois à enlever la tête du pancréas par
laparoscopie. Aux vues de ses nombreux avantages, la chirurgie
laparoscopique remplace aujourd’hui la chirurgie
viscérale traditionnelle car elle :
offre une visualisation meilleure des organes abdominaux et du pancréas en particulier,
offre de résultats avec une marge de sécurité et de qualité comparables à ceux
obtenus par la chirurgie classique,
permet de réduire les complications de la
chirurgie viscérale traditionnelle (à ventre ouvert) :
infection des plaies, éventration, éviscération…,
réduit la durée
d’hospitalisation,
diminue la douleur,
diminue le nombre de transfusions
sanguines.
« Des études scientifiques actuelles fondées sur un excellent
niveau de preuve scientifique montrent un avantage d’utiliser la chirurgie
laparoscopique dans le traitement des tumeurs du corps et de la queue du
pancréas. En Europe, seuls 4 % des chirurgiens pratiquent la chirurgie
laparoscopique de la tête du pancréas témoignant de la difficulté et de
l’expertise nécessaire pour le faire. Au CHL, nous le faisons depuis plus de 13
ans. », explique le Dr Santiago Azagra.
L’efficacité de la technique repose sur une
formation particulière du chirurgien qui doit être expert en chirurgie du
pancréas et en chirurgie laparoscopique au même temps. C’est pour cela que tous
les chirurgiens ne sont pas aptes à pratiquer ce genre d’intervention. Par
ailleurs, la chirurgie laparoscopique se dote aujourd’hui d’un nouvel
outil permettant probablement d’optimiser les résultats : la robotique.
Depuis le 29 janvier, l’équipe du Dr Azagra s’est dotée d’un robot de dernière
génération ; et espère par son emploi diminuer en nombre et en gravité la
complication majeure de la chirurgie pancréatique est la fistule (désunion
entre le pancréas et l’intestin). « A plus long terme, la diminution de volume du pancréas entraîne une réduction de la quantité d’enzymes digestifs sécrétés causant une diarrhée et une perte de poids, ainsi qu’une réduction d’insuline et de glucagon causant un diabète. », indique le Dr Rob.
La
chirurgie mini-invasive diminue significativement le taux de morbidité et de
complications liées à l’accès de la chirurgie traditionnelle.
Take home messages
Le cancer du pancréas n’est pas le cancer le plus fréquent, mais il est considéré comme l’un des cancers les plus mortels.
Des facteurs environnementaux et génétiques peuvent favoriser son apparition.
Il n’existe pas de bilan de dépistage (comme c’est le cas, par exemple, pour le cancer du côlon). La raison est simple : il n’existe pas d’examen de détection simple et efficace pour un tel bilan.
Les traitements d’un patient atteint d’un cancer du pancréas sont codifiés et discutés lors de réunions de concertation pluridisciplinaires (RCP) qui regroupent différents spécialistes impliqués dans la prise en charge.
Le meilleur pronostic est celui d’un patient atteint d’un cancer du pancréas qui peut subir une chirurgie pour enlever la tumeur, et qui va être en assez bonne santé pour pouvoir supporter un traitement par chimiothérapie adjuvante (après l’opération).
Le cancer du pancréas est l’un des rares cas de cancers pour lequel le taux d’incidence augmente légèrement au cours de ces dernières années. Aux portes de 2030, à moins qu’il n’y ait un miracle, le cancer du pancréas sera le 2e cancer lié à un taux de mortalité le plus élevé au monde. Il faut bien évidemment voir un lien avec l’augmentation de l’obésité au sein de la population.
Il existe un besoin urgent de mettre en place des projets de recherche dans ce domaine dans le but d’obtenir de nouvelles approches thérapeutiques pour améliorer le pronostic des patients.